Expliquer le recrutement pour mieux recruter
Communication RH : le travail du recruteur reste invisible pour les managers et les candidats. Voici pourquoi et comment le rendre visible améliore la qualité des recrutements.

« Les recruteurs ne répondent jamais. » « Ils passent leurs journées à trier des CV. » « Ils recrutent uniquement au feeling. » « Ils ne comprennent rien aux métiers pour lesquels ils recrutent. » « Ils décident seuls de qui sera embauché ou non. » Ces phrases, vous les avez probablement déjà lues sur LinkedIn, entendues lors d'un déjeuner ou croisées dans une conversation entre collègues. Et si elles contiennent parfois une part de vérité, elles révèlent surtout autre chose : une profonde méconnaissance du métier de recruteur.
Le recrutement souffre, en effet, d'un paradoxe assez singulier : tout le monde pense connaître ce métier parce que tout le monde a déjà été candidat, participé à un entretien ou donné son avis sur une embauche. Pourtant, peu de personnes savent réellement à quoi un recruteur occupe concrètement ses journées.
On voit l'annonce publiée, l'entretien, l'embauche ou le refus. En revanche, tout ce qui se passe entre ces différentes étapes demeure largement invisible. Or ce qui est invisible est rarement perçu à sa juste valeur et ce qui est mal compris finit souvent par être caricaturé.
Dans Show Your Work ! : 10 Ways to Share Your Creativity and Get Discovered Austin Kleon défend une idée simple : il ne suffit pas de faire du bon travail, il faut aussi montrer comment ce travail est réalisé non pas pour se mettre en scène ou nourrir son ego, mais pour permettre aux autres de saisir ce qui se joue derrière le résultat final.
Cette idée résonne particulièrement avec le recrutement : et si les recruteurs avaient intérêt à davantage raconter leur métier ? À expliquer leurs contraintes, leurs méthodes, leurs difficultés, leurs apprentissages et surtout les conditions nécessaires pour bien recruter ? Et pas seulement auprès des candidats mais d’abord auprès de leurs propres N+1, des managers avec et pour lesquels ils recrutent, des dirigeants et collaborateurs.
Une grande partie des critiques adressées aux recruteurs naissent moins de leur travail que de la méconnaissance de leur travail et cette dernière n'est pas sans conséquence. Elle alimente les clichés, brouille les responsabilités et conduit parfois à sous-estimer la complexité du métier. Après tout, il est difficile d'apprécier la valeur d'un travail dont on ne voit qu'une infime partie. Comment prendre la mesure des contraintes d'un métier lorsque seuls ses résultats sont visibles ?
Et si l'une des solutions consistait simplement à partager davantage les coulisses du recrutement ?
La communication RH autour du recrutement reste un des angles les plus négligés de la fonction, alors qu’elle conditionne directement la qualité des décisions prises par les managers.
C'est précisément la proposition d'Austin Kleon dans Show Your Work ! et celle que je vous propose d'explorer dans cet article. C’est parti !
🎭 Le recrutement : un métier que tout le monde croit connaître sans l’avoir exercé
Il existe peu de métiers qui suscitent autant de commentaires, de conseils et parfois même de jugements que le recrutement. La raison en est assez simple : rares sont les activités professionnelles auxquelles nous sommes tous confrontés à un moment ou à un autre de notre vie. Les collaborateurs ont, en effet, tous été candidats un jour ou l'autre, les managers participent régulièrement à des entretiens, les dirigeants mesurent les conséquences des bonnes ou des mauvaises embauches. Pourtant, cette impression de familiarité peut être trompeuse.
Avoir déjà vécu un recrutement donne souvent le sentiment d'en comprendre les rouages. Or connaître l'expérience du recrutement ne signifie pas nécessairement connaître le travail du recruteur. C'est un peu comme assister à une représentation théâtrale en pensant maîtriser le métier de metteur en scène. Le résultat est certes observable mais le travail qui l'a rendu possible l'est beaucoup moins.
Cette confusion explique sans doute pourquoi le recrutement fait l'objet de tant d'idées reçues. On imagine parfois que les recruteurs passent l'essentiel de leur temps à trier des CV, à organiser des entretiens ou à annoncer des décisions. La réalité est généralement bien plus complexe.
📌 Prenons un exemple très simple. Un manager exprime le besoin de recruter un chef de projet. Quelques semaines ou quelques mois plus tard, une nouvelle recrue rejoint l'équipe. Vu de l'extérieur, le processus semble relativement linéaire : un besoin est identifié, une recherche est lancée, une personne est sélectionnée puis embauchée. La réalité est généralement beaucoup moins simple.
Avant même la publication de la moindre annonce, il a souvent fallu clarifier un besoin parfois flou ou contradictoire, distinguer les compétences réellement indispensables de celles qui relèvent davantage du souhait que de la nécessité, challenger certains critères irréalistes ou déconnectés du marché, analyser les niveaux de rémunération pratiqués, réfléchir aux arguments qui permettront d'attirer les bons profils ou encore arbitrer entre plusieurs priorités parfois difficiles à concilier.
Une fois la recherche lancée, le travail se poursuit sous d'autres formes : identifier les canaux les plus pertinents, approcher des candidats qui ne sont pas nécessairement en recherche active, répondre aux interrogations, organiser les échanges, coordonner les agendas des différents intervenants, préparer les managers aux entretiens, accompagner les prises de décision, négocier les conditions d'embauche et sécuriser l'arrivée du futur collaborateur jusqu'à son intégration effective.
À cela s'ajoute une dimension souvent méconnue du métier : tout ce qui relève de l'influence, de la pédagogie et parfois même de la diplomatie. Une part importante du travail consiste à expliquer pourquoi le candidat parfait n'existe pas, à convaincre un manager de revoir certaines attentes, à rappeler les réalités du marché de l'emploi, à prévenir les risques de discrimination ou encore à défendre l'importance d'une expérience candidat de qualité.
Le recrutement est ainsi très loin de se résumer à sélectionner des CV ou à conduire des entretiens. Il consiste avant tout à faire dialoguer des contraintes parfois contradictoires, à réduire l'incertitude et à créer les conditions permettant de prendre une décision aussi éclairée que possible.
Cette invisibilité n'est d'ailleurs pas propre au recrutement. Austin Kleon rappelle que beaucoup de professionnels ont le sentiment de n'avoir « rien à montrer » à la fin de leur journée de travail. Pourtant, ajoute-t-il, « Whatever the nature of your work, there is an art to what you do » (« Quelle que soit la nature de votre travail, il existe un savoir-faire, un art dans ce que vous faites. »).
Le recrutement illustre parfaitement cette idée. Une embauche est facile à constater. Tout ce qui a permis de l'obtenir l'est beaucoup moins : les arbitrages, les analyses, les recherches, les négociations ou encore les discussions qui ont jalonné le processus. Cette vision partielle du recrutement nourrit de nombreux raccourcis qui ont la vie dure. On attribue volontiers aux recruteurs des décisions qui relèvent en réalité des managers ou de la direction. On les rend responsables de budgets qu'ils n'ont pas fixés, de délais qu'ils subissent parfois autant que les candidats ou encore de choix résultant d'arbitrages collectifs auxquels ils ne participent pas toujours.
📌 Prenons une situation fréquente : un candidat reçoit un refus après plusieurs entretiens et conclut naturellement que le recruteur n'a pas souhaité poursuivre sa candidature. Les choses sont souvent plus nuancées. Il n'est pas rare que le recruteur ait défendu ce profil, recommandé son recrutement et tenté de convaincre le manager. La décision finale appartient alors à une autre personne, mais c'est pourtant lui qui devra annoncer le refus et en assumer les conséquences. À force d'être l'interlocuteur le plus identifié du processus, il devient souvent le réceptacle de décisions prises ailleurs.
Comme le rappelle très justement Nicolas Galita dans Le recrutement ne s'improvise pas [2], le recruteur est rarement celui qui prend la décision finale. Son rôle consiste davantage à éclairer, structurer, conseiller, coordonner et sécuriser le processus qu'à trancher seul. Pourtant, aux yeux de nombreux candidats et parfois même de certains collaborateurs, il demeure souvent le point de contact de l’ensemble du dispositif.
Lorsqu'une profession reste mal connue, les mécanismes, les arbitrages et les contraintes qui la caractérisent passent facilement au second plan. À force de ne voir que l'issue du processus, on finit par oublier tout ce qui a été nécessaire pour y parvenir.
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📣 Communication RH interne : expliquer son travail pour mieux recruter ensemble
Montrer son travail pour évangéliser en interne
Lorsque l'on évoque la création de contenu, on pense spontanément aux réseaux sociaux, à la marque employeur ou à l'attractivité auprès des candidats. Pourtant, l'audience la plus importante d'un recruteur ne se situe peut-être pas à l'extérieur de l'entreprise. Elle se trouve souvent à quelques mètres de son bureau.
Managers, dirigeants, opérationnels et partenaires RH sont amenés à prendre part aux recrutements ou à en subir les conséquences. Pour autant, ils n'en connaissent pas toujours les mécanismes, les contraintes ni les réalités du marché de l'emploi.
Montrer son travail ne consiste pas uniquement à partager ses réalisations. Cela permet aussi d'expliquer comment elles ont été obtenues et, surtout, dans quelles conditions elles peuvent être reproduites.
Appliquée au recrutement, cette démarche relève moins de la communication que de la pédagogie. Une grande partie des difficultés rencontrées par les recruteurs ne provient pas, en effet, nécessairement d'un manque de compétences ou de moyens. Elle naît souvent d'un décalage entre ce que les différents acteurs pensent être le recrutement et ce qu'il est réellement :
- Combien de managers imaginent qu'un brief de recrutement peut être bouclé en dix minutes top chrono alors qu'il conditionne une grande partie de la qualité de la recherche à venir ?
- Combien considèrent encore qu'il suffit « d'élargir un petit peu les recherches » pour trouver ce fameux candidat disposant de toutes les compétences techniques recherchées, parfaitement aligné avec la culture de l'entreprise, immédiatement disponible et prêt à accepter le budget proposé ?
- Combien pensent qu'un processus comprenant cinq ou six entretiens sécurise mécaniquement la décision alors qu'il augmente parfois le risque de perdre les meilleurs candidats en cours de route ?
- Combien sous-estiment l'impact de leur propre indisponibilité sur la réussite d'un recrutement ? Quelques jours de délai supplémentaires peuvent sembler anecdotiques vus de l'intérieur mais, du point de vue du candidat, ils représentent parfois une autre offre acceptée ailleurs.
Ces incompréhensions ne relèvent généralement ni de la mauvaise volonté ni d'un désintérêt pour le recrutement. Elles traduisent simplement une méconnaissance du fonctionnement réel du processus.
C'est précisément pour cette raison que les recruteurs ont intérêt à mieux communiquer sur leur travail et à le rendre plus visible ; non pour se plaindre des contraintes qu'ils rencontrent, non pour rappeler en permanence la difficulté de leur métier mais pour mettre en lumière les conditions de réussite collective d'un recrutement.
📌 Cela peut consister à expliquer pourquoi une rémunération déconnectée du marché ne se compense pas avec quelques avantages périphériques comme une table de ping-pong ou un baby-foot, à montrer l'impact très concret des délais de réponse sur les abandons de candidature ou encore à illustrer les conséquences d'un besoin mal défini sur l'ensemble du processus. Partager régulièrement les réalités du marché de l'emploi permet également de remettre certaines attentes en perspective et d'aider les managers à prendre des décisions plus éclairées. Toutes ces démarches contribuent à aligner les représentations et à améliorer les décisions.
L'objectif n'est donc pas de convaincre les managers que le recrutement est complexe. Il est de leur permettre d'identifier le rôle qu'ils peuvent jouer dans sa réussite.
Ce que les managers ne voient pas du processus de recrutement
📌Cette évangélisation peut prendre des formes extrêmement simples :
- Certaines équipes diffusent une courte newsletter interne sur les tendances du marché de l'emploi ou les recrutements en cours ;
- d’autres partagent régulièrement des données relatives aux délais de recrutement, aux abandons de candidature ou aux refus d'offres ;
- d'autres encore construisent des guides à destination des managers recruteurs ou organisent des retours d'expérience après certains recrutements particulièrement complexes.
Les sujets ne manquent pas : clarification du besoin, préparation des entretiens, biais cognitifs, non-discrimination, expérience candidat, rémunération, marque employeur ou encore prise de décision collective.
L'enjeu n'est pas de transformer les recruteurs en créateurs de contenu à plein temps. Il est de faire circuler des informations qui permettent aux différents acteurs de mieux appréhender leur rôle dans le processus.
Cette évolution modifie profondément la nature de la relation entre le manager et le recruteur. Le premier cesse progressivement de considérer le second comme un simple exécutant chargé de trouver des candidats. Il le perçoit davantage comme un partenaire capable d'éclairer, de challenger et de sécuriser la décision. Et c'est souvent à partir de ce moment-là que la qualité des recrutements commence véritablement à progresser.
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Légitimité du recruteur : rendre visible ce qui reste dans l’ombre
Cette démarche de pédagogie interne produit un autre effet, souvent sous-estimé : elle contribue à renforcer la légitimité du recrutement au sein des organisations. Après tout, la reconnaissance d'une expertise suppose que l'on puisse en percevoir les ressorts, les exigences et la contribution. Un métier dont on ne voit que les résultats est rarement apprécié à sa juste valeur.
Lorsqu'un recruteur communique uniquement sur le nombre de postes pourvus, sur la baisse du délai moyen de recrutement ou sur les nouvelles recrues qui rejoignent l'entreprise, il entretient malgré lui une vision relativement « industrielle » de son activité. Son travail semble alors se résumer à produire des embauches comme une usine produit des objets ou comme un commercial signe des contrats.
Cette vision industrielle nuit directement au rôle du recruteur comme partenaire RH stratégique.
Or le recrutement ne consiste pas uniquement à pourvoir des postes vacants. Il consiste à analyser un marché, à évaluer des compétences, à accompagner des décisions complexes, à réduire les risques d'erreur, à challenger certaines demandes, à prévenir des biais d’évaluation et à arbitrer entre plusieurs options imparfaites. Il mobilise ainsi une expertise qui dépasse largement la seule gestion administrative d'un processus.
Pourtant, une grande partie de cette expertise passe encore sous les radars. Un manager perçoit généralement le résultat final de la démarche. Il voit arriver une shortlist de candidats, participe à quelques entretiens puis prend sa décision. En revanche, il ne voit pas toujours les analyses qui ont permis d'identifier ces profils, les difficultés rencontrées sur le marché, les arbitrages réalisés en amont ou encore les risques qui ont pu être évités grâce à certaines recommandations.
À force de rester dans l'ombre, cette contribution finit parfois par être sous-estimée. Cette situation repose d'ailleurs sur une croyance largement répandue à savoir l'idée selon laquelle un travail de qualité finirait naturellement par être reconnu et que les résultats suffiraient à parler d'eux-mêmes.
Austin Kleon remet précisément en question cette idée. « My work speaks for itself », entend-on souvent. Pourtant, écrit-il, « our work doesn't speak for itself » (« notre travail ne parle pas de lui-même »).
Les résultats ont rarement la capacité d'expliquer, à eux seuls, ce qui les a rendus possibles. Le recrutement illustre parfaitement cette réalité. Une embauche réussie ne raconte pas à elle seule les analyses, les recherches, les arbitrages ou les décisions qui l'ont rendue possible.
Lorsqu'un recruteur partage régulièrement des données sur le marché de l'emploi, explique pourquoi certaines compétences sont devenues rares, montre les effets d'un processus trop long ou décrypte les mécanismes qui influencent les décisions de recrutement, il ne fait donc pas uniquement œuvre de pédagogie. Il donne également à voir la nature de son expertise tout en faisant évoluer la manière dont son rôle est perçu au sein de l'organisation. Il cesse d'apparaître comme un simple exécutant chargé de pourvoir un poste pour être davantage reconnu comme un partenaire capable d'éclairer et de sécuriser les décisions.
La différence est loin d'être anodine. Un exécutant reçoit un besoin et met tout en œuvre pour y répondre. Un partenaire de décision contribue à définir ce besoin, questionne certaines hypothèses, apporte des informations que les autres acteurs ne possèdent pas toujours et participe à améliorer la qualité du choix final. C'est précisément ce que font de nombreux recruteurs au quotidien, même si cette contribution passe souvent au second plan derrière le résultat final.
Recruteur exécutant ou recruteur partenaire ?
La frontière entre les deux tient souvent à la manière dont le recruteur communique sur son travail et ses contraintes.
Cette réflexion rejoint une question plus large : celle de la professionnalisation du recrutement. Depuis plusieurs années, les recruteurs cherchent à objectiver davantage leurs pratiques, à structurer les entretiens, à limiter les biais cognitifs, à améliorer l'expérience candidat ou encore à mieux mesurer l'efficacité de leurs démarches. Ces évolutions traduisent une volonté croissante de faire du recrutement une discipline plus rigoureuse, plus équitable et plus robuste.
Encore faut-il que cette expertise soit comprise et reconnue par les autres acteurs de l'organisation. Or accorder de la valeur à un travail dont on ignore une grande partie des mécanismes n'a rien d'évident. Montrer son travail devient alors une manière de partager non seulement ce qui est fait, mais aussi les connaissances, les méthodes et les raisonnements qui permettent de le faire.
🌍 Expérience candidat : ouvrir les coulisses du processus de recrutement
Une fois ce travail de pédagogie engagé en interne, il devient plus facile d'ouvrir également les coulisses du recrutement à l'extérieur de l'organisation.
Cette deuxième étape apparaît d'ailleurs comme le prolongement naturel de la première. On communique rarement avec clarté à l'extérieur sur un processus qui demeure flou ou mal partagé en interne. La transparence externe commence souvent par la clarté interne.
Or, du point de vue des candidats, le processus de recrutement ressemble encore fréquemment à une boîte noire. Ils savent qu'ils ont envoyé leur candidature, ils savent qu'ils ont été retenus ou non pour la suite du processus mais, entre les deux, une grande partie des mécanismes leur échappe. Qui va lire leur candidature ? Combien de personnes interviennent dans la décision ? Quels critères seront réellement évalués ? Combien de temps faudra-t-il attendre avant d'obtenir une réponse ? Quels éléments feront la différence entre deux profils comparables ?
Cette opacité est loin d'être anodine. Lorsqu'une information manque, chacun a tendance à la remplacer par ses propres hypothèses et ces hypothèses sont rarement les plus favorables. Un silence prolongé devient le signe d'un manque de considération, un refus peu argumenté est interprété comme de l'arbitraire, un processus qui s'éternise est perçu comme une désorganisation interne. Quant aux critères d'évaluation, ils alimentent souvent toutes sortes de suppositions plus ou moins fondées.
Montrer son travail permet précisément de réduire cette zone d'incertitude. Expliquer les étapes du processus, présenter les interlocuteurs que le candidat rencontrera, annoncer des délais réalistes, détailler les compétences qui seront évaluées ou encore donner quelques conseils de préparation contribuent à rendre le recrutement plus lisible.
Certaines entreprises vont même plus loin en partageant les coulisses de leurs métiers, en donnant la parole aux collaborateurs récemment recrutés ou en expliquant les raisons qui les conduisent à structurer leurs entretiens d'une certaine manière. Derrière ces initiatives se cache une idée simple : plus les candidats savent à quoi s'attendre, plus ils sont en mesure d'aborder le processus dans de bonnes conditions.
Cette démarche présente d'ailleurs un autre avantage souvent sous-estimé. Elle ne permet pas uniquement d'attirer davantage de candidatures ; elle contribue aussi à attirer des candidatures mieux informées. Un candidat qui connaît les étapes du processus, comprend les attentes de l'entreprise et dispose d'une vision réaliste du poste est généralement mieux préparé. Il peut décider plus sereinement de poursuivre sa candidature ou, au contraire, de se retirer avant d'engager du temps dans une démarche qui ne lui correspond pas.
Cette logique rejoint un principe fondamental de l'expérience candidat : permettre à chacun de prendre une décision éclairée.
Pendant longtemps, les entreprises ont détenu l'essentiel de l'information. Elles connaissaient les règles du jeu, les critères d'évaluation, les personnes impliquées dans la décision et les attentes réelles du poste. Les candidats, eux, devaient avancer avec une connaissance partielle de la situation.
Montrer son travail contribue à rééquilibrer cette relation. L'objectif n'est pas de tout révéler ni de supprimer toute part d'incertitude. Il est plutôt de rendre le processus suffisamment compréhensible pour que le candidat ne se sente pas prisonnier d'une mécanique opaque dont il ne maîtrise ni les règles ni les étapes. Et c'est précisément ce qui distingue une démarche de transparence d'une simple opération de communication. La première cherche à éclairer ; la seconde cherche avant tout à séduire.
⚠️ Authenticité vs. mise en scène : montrer le vrai travail, pas sa version idéalisée
À ce stade, une précision s'impose : montrer son travail ne signifie pas tout montrer et, surtout, cela ne consiste pas à fabriquer une version idéalisée de la réalité.
Car si l'idée défendue par Austin Kleon est séduisante, elle peut aussi donner lieu à certaines dérives. À force de vouloir ouvrir les coulisses, certaines organisations finissent par transformer le quotidien en « opération de communication permanente ». Les coulisses deviennent alors une nouvelle scène : on filme une réunion soigneusement préparée pour l'occasion, on raconte des recrutements qui se terminent toujours bien, on met en avant les réussites, les témoignages enthousiastes et les belles histoires. Bref, on montre moins le travail que sa version soigneusement mise en scène.
Le risque est loin d'être anecdotique. À partir du moment où le contenu devient principalement un outil de séduction, il cesse progressivement d'être un outil de compréhension. Les difficultés disparaissent, les contraintes s'effacent et les imperfections sont gommées au profit d'un récit plus flatteur.
Or les candidats comme les collaborateurs disposent aujourd'hui d'un excellent détecteur à discours « corporate ». Ils savent faire la différence entre une entreprise qui explique sincèrement ses pratiques et une entreprise qui cherche avant tout à produire une image valorisante d'elle-même.
La question n'est donc pas tant de communiquer que d'assurer la cohérence entre ce qui est montré et ce qui est réellement vécu. C'est particulièrement vrai dans le domaine du recrutement où les promesses sont rapidement confrontées à l'expérience concrète des candidats. Une organisation qui affirme répondre à l'ensemble des candidats doit effectivement répondre à l'ensemble des candidats. Une entreprise qui met en avant la transparence de son processus doit être capable d'en expliquer les étapes, les critères et les délais. Une équipe qui communique sur l'importance de l'expérience candidat doit être en mesure d'offrir une expérience cohérente avec les principes qu'elle affiche.
Dans le cas contraire, le contenu ne révèle plus le travail, il le maquille.
Cette vigilance est d'autant plus nécessaire que le recrutement touche directement à des personnes, à leurs parcours et parfois à leurs fragilités. Les candidats ne sont pas une matière première éditoriale et une anecdote de recrutement ne devient pas automatiquement une histoire à raconter. Un refus, un entretien particulièrement « délicat » ou une erreur de parcours ne sont pas légitimes à partager au simple motif qu'ils pourraient produire un contenu intéressant.
Austin Kleon prend d'ailleurs soin de distinguer le partage sincère de la mise en scène : « Just because you're trying to tell a good story about yourself doesn't mean you're inventing fiction. Stick to nonfiction. Tell the truth and tell it with dignity and self-respect. » (« Ce n'est pas parce que vous cherchez à raconter une belle histoire sur vous-même que vous devez inventer une fiction. Restez dans le registre du réel. Dites la vérité avec dignité et respect de vous-même. »)
Cette recommandation trouve un écho particulier dans le recrutement. Montrer son travail ne consiste ni à embellir la réalité ni à construire un récit flatteur. Il s'agit plutôt d'expliquer honnêtement les pratiques, les contraintes, les arbitrages et les choix qui structurent le processus.
Cette démarche implique une véritable responsabilité : respecter la confidentialité lorsque cela est nécessaire, préserver les personnes concernées et veiller à ne pas transformer les candidats en personnages secondaires d'un récit destiné à valoriser l'entreprise ou le recruteur.
C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles Austin Kleon insiste davantage sur la notion de documentation que sur celle de communication. Son invitation n'est pas de construire une image parfaite de son activité mais de partager ce qui peut aider les autres à s'orienter, à apprendre ou à progresser.
La nuance est essentielle. L'objectif n'est pas de convaincre à tout prix que l'entreprise est formidable ou que le recruteur est exceptionnel. Il est beaucoup plus simple et beaucoup plus utile : permettre à ceux qui interagissent avec le recrutement de mieux saisir ce qui se joue réellement derrière une annonce, un entretien, une décision ou une embauche. En somme, montrer le travail tel qu'il est, et non tel qu'on aimerait qu'il paraisse.
💡 Conclusion : montrer son travail pour mieux faire comprendre son métier
Le recrutement est sans doute l’un des rares métiers que tout le monde pense connaître sans l’avoir jamais réellement exercé. Cette familiarité apparente est trompeuse. Derrière chaque embauche se cachent des analyses, des arbitrages, des négociations, des renoncements parfois, ainsi qu’une multitude de décisions qui échappent à ceux qui n’en découvrent que l’issue.
« If you want people to know about what you do and the things you care about, you have to share. » (« Si vous voulez que les autres sachent ce que vous faites et ce qui vous importe, vous devez le partager. ») nous invite Austin Kleon.
Le recrutement illustre parfaitement cette invitation au partage non pas parce que les recruteurs auraient besoin de parler davantage d’eux-mêmes, mais parce qu’une grande partie de leur travail reste encore mal comprise.
Partager les réalités du métier, expliquer les contraintes du marché de l’emploi, éclairer la manière dont les décisions sont prises ou ouvrir davantage les coulisses du processus ne relève donc pas d’un simple exercice de communication RH. C’est une manière de rendre les responsabilités plus lisibles, de mieux faire reconnaître l’expertise mobilisée et de renforcer la qualité des interactions avec les managers comme avec les candidats.
Lorsqu’une profession reste mal connue, elle finit facilement par être réduite à quelques idées reçues. Prendre le temps d’expliquer ses méthodes, ses exigences et sa contribution permet au contraire d’en révéler toute la richesse et toute la complexité.
Alors oui, recruteurs, racontez davantage ce qui se joue entre l’expression d’un besoin et une embauche et montrez votre travail ! Non pour alimenter les algorithmes ni pour devenir influenceurs (sauf si vous le souhaitez, évidemment) mais pour permettre à ceux qui travaillent avec vous, comme à ceux qui postulent chez vous, de porter un regard plus juste sur une activité que beaucoup imaginent simple alors qu'elle ne l'est jamais vraiment.
Références
[1] « Show Your Work ! : 10 Ways to Share Your Creativity and Get Discovered » d’Austin Kleon |Workman Adult
[2] « Le recrutement ne s’improvise pas » de Nicolas Galita | avril 2024 – éditions Eyrolles
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