Quand le pro empiète sur le perso : le blurring
💥 Cet article vous propose par le prisme de la sociologie de comprendre le phénomène de blurring. Comment la porosité entre les sphères professionnelles et personnelles s’est-elle créée ? Quels rôles pouvons-nous jouer en tant que RH et recruteurs ?
Cet article fait référence au travail de la sociologue française Dominique MEDA à retrouver ici :
Dominique MEDA, Le travail une valeur en voie de disparition, Flammarion, 1995.
Au fait, c’est quoi le blurring ?
Que celles et ceux qui ont déjà répondu à un mail le soir ou fait du télétravail dans leur salon, lèvent la main !👋
Le blurring c’est ça : c’est l’effacement des frontières entre la vie professionnelle et la vie personnelle.
Allez ! On retourne ensemble en 4ème 🤓: To blur (c’est pas un verbe irrégulier, rassurez-vous 😅) signifie brouiller, troubler, estomper. Appliquer à l’entreprise, le phénomène de blurring désigne la porosité qui existe entre notre vie professionnelle et notre vie privée.
Autrement dit, ça revient à se poser la question suivante : existe-t-il encore une vie privée et une vie professionnelle ou est ce que les deux sont imbriquées l’une dans l’autre ?
Du blurring au blur-out
Poussé à l’extrême, le blurring peut générer chez certaines personnes une crise identitaire. En effet, les frontières professionnelles et personnelles deviennent tellement poreuses qu’on oublie qui on est vraiment et comment on se définit.
- L’impression de ne jamais déconnecter
- Ne plus passer de temps qualitatif avec ses proches
- Ne plus réussir à poser de limites
Ce phénomène peut conduire à un épuisement physique et mental lié à la situation, c’est le blur-out.
On résume trop souvent le blur-out à l’hyper-connexion numérique : la loi sur la déconnexion vient d’ailleurs de là (Article 2016-1088 du 08/06/2016). Évidemment les nouvelles technologies et le passage d’informations instantanées sont des causes majeures mais pas uniques.
Le blurring et le blur-out nécessitent de s’interroger plus précisément sur la place du travail dans nos vies et sur ce qu’on appelle les temps sociaux.
Là est tout l’enjeu des travaux menés par la sociologue Dominique MEDA. 👇
Je travaille donc je suis : Dominique MEDA
Sans employer le terme de blurring, Dominique MEDA a consacré une grande partie de son travail à analyser les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle ainsi que leurs évolutions.
Son étude a permis d’orienter la réflexion sur le blurring autour de deux axes :
- La place du travail dans la vie des individus
- La compréhension des temps sociaux
Vie pro + vie perso = Vie proso
Selon Dominique MEDA, le travail est CEN-TRAL dans nos vies.
La valeur travail est tellement implantée en nous, qu’elle nous aide : à définir qui nous sommes et à nous intégrer dans la Société.
On tend alors à confondre qui on est et ce qu’on fait.
Le travail prend alors de plus en plus de place dans nos vies, non pas parce qu’on y est forcé, mais parce qu’il conditionne nos existences. Il étend son ancrage à nos agendas, nos moments familiaux, nos pensées ou encore notre quotidien.
La porosité entre vie professionnelle et vie personnelle est ainsi marquée par :
- Une difficulté à se déconnecter du travail (physiquement et mentalement)
- Un sentiment d’urgence à être disponible
Le cas de Djonny
Un soir après avoir couché ses enfants (Meaunik et Geannhe), Djonny s’installe sur son canapé et consulte ses mails professionnels. Personne ne l’oblige à le faire mais pour lui c’est normal, c’est sa manière de s’investir.
Pour Djonny, son travail définit sa valeur, il se met la pression pour se montrer disponible et investi sans aucune obligation.
Il a l’impression de « bien faire » quand il répond rapidement et qu’il se montre disponible, cette situation le valorise.
Pour Djonny, comme pour beaucoup de personnes :
- L’identité se construit autour du travail
- La frontière entre professionnel et personnel est floue
- Le professionnel a un aspect psychologique direct sur le personnel
Le cas de Maïwenn
Maïwenn, la collègue de Djonny, a fini ses dossiers à 17h00. Elle a été ultra efficace aujourd'hui. Elle s'apprête à partir, mais elle voit que Djonny est toujours connecté et envoie des rafales de mails.
Maïwenn se rassoit. Elle n'a plus rien à faire, mais elle n'ose pas être celle qui "part tôt".
Alors, elle reste devant son écran à scroller sur LinkedIn ou à ranger les icônes de son bureau jusqu'à 19h00 pour faire acte de présence. 🕰️
Ici, le blurring volontaire de Djonny crée un effet collatéral sur l'équipe : le présentéisme contemplatif.
Maïwenn ne cherche pas de sens comme Djonny, elle cherche juste à se conformer à une norme invisible.
Le blurring de l'un devient la prison sociale de l'autre.
La question des temps sociaux
On entend par « temps sociaux » la structure sociale du temps. C’est-à-dire, comment on organise notre temps entre : le travail, la famille, les loisirs etc.
Selon Dominique MEDA, notre quotidien est rythmé par 4 grands temps qui coexistent et doivent (idéalement) s’équilibrer :
- Le temps de travail
- Le temps familial et domestique: organisation du foyer, soins etc
- Le temps personnel: loisirs, repos, temps pour soi
- Le temps citoyen: participation à la vie associative ou publique
Cependant, de plus en plus, le travail prend une place dominante dans notre quotidien et l’équilibre n’est plus respecté. S’opère alors un brouillage des frontières entre les différents temps.
Le travail envahit toutes les autres sphères (physiquement, matériellement, mentalement).
Dominique MEDA résume cela autour de deux points :
- Les temps sociaux sont devenus flous et irréguliers
- Les nouvelles technologies accentuent le rapprochement entre temps professionnels et temps personnels.
Le cas de Jeauhannat
On est dimanche, Jeauhannat est à un repas de famille. Entre les roulés saucisses de l’apéro et la quiche de l’entrée, elle jette un coup d’œil à son téléphone pour vérifier ses notifications professionnelles. Plus tard, lors d’une partie de UNO enflammée avec son cousin Batysste, elle pense à sa prochaine réunion et à ce qu’elle va présenter. Elle oublie d’ailleurs de lancer un « contre UNO » qui lui vaudra de perdre la partie.
Ici, le travail de Jeauhannat empiète largement sur son temps familial et de loisir. Même si elle est présente physiquement, ses pensées et son énergie sont tournées vers son travail.
Attention cependant à ne pas tout mélanger ! 🛑
Si pour Djonny et Jeauhannat, le blurring semble relever d'une démarche interne (volontaire ou inconsciente), la réalité est parfois bien moins philosophique.
Dans bien des cas, cette porosité est le résultat direct d'une pression managériale ou culturelle. On glisse alors du « Je travaille donc je suis » à un beaucoup moins glorieux « Je travaille... sinon je suis viré ou mis au placard ». 😰C'est là que le phénomène devient insidieux, comme nous le montre l'exemple de Makhsyme.
Le cas de Makhsyme
Makhsyme vient de commencer sa séance de crossfit. Alors qu'il s'apprête à soulever une charge olympique 🏋️, son téléphone vibre.
C’est une notif Slack de son manager : "Désolé de te déranger, mais tu peux m'envoyer le dossier X avant demain matin 8h ? C'est urgent pour le client."
Ici, ce n'est pas Makhsyme qui cherche à se valoriser. Il sait que dans son entreprise, la "réactivité" est reine. S'il ne répond pas, il aura droit à une petite réflexion insidieuse à la machine à café le lendemain dès le matin : "Ah, tu ne m’as pas répondu hier, ça va le rythme ?" 🤨.
Pour Makhsyme, le blurring est subi.
Il existe une pression tacite, voire une culture d'entreprise toxique, qui impose cette porosité. L'entreprise attend de lui qu'il privilégie le pro sur le perso, transformant son salon en annexe de l'open space, qu'il le veuille ou non.
Mais alors, que pouvons-nous faire en tant que RH et recruteurs pour éviter le blurring ?👇
Blurring : de la théorie à la pratique
Rendre floues les frontières entre vie personnelle et vie professionnelle peut sembler séduisant sur le papier, surtout pour booster sa marque employeur : "Ici, peu importent les heures que tu fais, ce qui nous intéresse c’est le résultat ". Cela rime avec flexibilité et autonomie, des valeurs très prisées.
Mais attention au revers de la médaille ! 🛑
Cet effacement des frontières est un terrain glissant. S'il n'est pas encadré, cet "avantage" peut vite se transformer en un contexte de travail nuisible. Si la liberté de s'organiser devient une obligation de disponibilité permanente, on court tout droit vers la surcharge mentale, l'anxiété et in fine... le burn-out.
Il est indispensable de définir et expliquer le cadre de la collaboration. Pour cela, mettre en avant ce que vous attendez de vos collaborateurs est indispensable.
L'épuisement professionnel guette vos équipes si la culture d'entreprise valorise (même implicitement) ceux qui ne déconnectent jamais.
Le rôle clé des Ressources Humaines et de la RSE
Il est indispensable de définir des garde-fous clairs.
La gestion de ces temps sociaux doit faire partie intégrante de la démarche RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) et de Qualité de Vie au Travail (QVCT).
Pour éviter que le blurring ne devienne toxique, je vous conseille de vous interroger sur deux choses :
- La culture réelle de votre entreprise : Est-ce qu'on encourage celui qui envoie des mails à 22h ? Ou est-ce qu'on le recadre gentiment pour qu'il se repose ? Les chartes sont-elles appliquées ou décoratives ?
- Le contrat moral : Qu’est-ce que vos salariés échangent contre un salaire ? Du temps ? De la compétence ? Ou leur âme ? (On espère que non pour la dernière 😅)
Ce que vous pouvez faire : Expliquer explicitement les règles de travail, former vos managers, veiller à ce que la flexibilité reste un outil au service du salarié et clarifier votre culture d’entreprise à ce sujet.
Bonne réflexion ;)
Pauline LECYGNE 🦢

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